Samedi, 2h du matin, le réveil sonne : c’est aujourd’hui que je pars faire le Iron Butt Saddlesore 1600k, un défi stupide et inutile (donc indispensable) consistant à faire 1610km en 24h. Ca fait deux ans que ça me trotte dans la tête… Dès que j’ouvre les yeux la concentration prend le pas sur tout le reste. Pas de place pour la fatigue ni le doute. Tout est préparé et millimétré, je n’ai qu’à suivre le chemin déjà tout tracé, comme un rail.


>> (re)lire mon article sur les préparatifs de ce défi : ici <<


Ma rue est plongée dans l’obscurité, sans un bruit. Le son de mon v-twin fend la nuit. J’allume l’intercom et je lance « Riders on the Storm » des Doors et je décolle. Le compteur ne tourne pas encore officiellement mais je commence par faire 25km jusqu’à mon point de départ. Le kilomètre zéro sera au Trocadéro.

Je m’élance à 3h00 précisément. Le plan se déroule exactement comme je l’avais prévu.

En quittant Paris je croise quelques oiseaux de nuit qui titubent de bar en bar. Étrangement, tout laisse à croire que le temps passe beaucoup plus vite la nuit… Le temps d’un feu rouge, je suis le témoin privilégié de la vie d’un couple qui se joue en accéléré sous mes yeux : ils commencent par s’aimer, puis s’engueulent, se détestent et finissent par se réconcilier tendrement. Le feu passe au vert, j’abandonne mes amoureux et j’enquille sur le périph’. Salut Paris, à tout à l’heure.

Cette faille spatio-temporelle semble être réservée à Paris finalement. Ma nuit à moi, sur la route, ne passe vraiment pas vite du tout croyez-moi. Privé d’horizon, mon univers se limite aux quelques mètres d’asphalte éclairés par les phares du V-Strom. Un tunnel de lumière minuscule qui traverse le néant. Rien ne ressemble plus à du bitume que du bitume. Et le temps est long, très long.

Histoire de pimenter l’ennui, si je me les gelais ? Fidèle à ma réputation de tête en l’air je n’anticipe pas l’heure fatidique. A 4h du matin je me laisse une fois de plus surprendre par l’humidité et le froid qui m’assaillent avec leurs milliers de couteaux invisibles. J’ai froid aux doigts, aux bras, dans le dos. Partout. Mais je sais que je n’ai qu’une heure ou deux à souffrir, hors de question de m’arrêter pour si peu. J’enchaîne sur « Song 2 » de Blur pour me remotiver.

Il est un peu de moins de 6h lorsque le soleil finit par pointer le bout de son nez. Pour honorer une promesse je vais piocher dans ma playlist pour mettre « Follow the Sun » de Xavier Rudd et je m’échappe dans ma bulle l’espace d’un instant. Je sais que je ne vous parle jamais de musique ici habituellement mais si vous avez l’impression que la moto représente une part importante de ma vie, sachez que ce n’est absolument rien à côté de la musique…

Les premiers rayons de lumière brisent la monotonie des ténèbres et m’offrent une vue ma foi pas dégueulasse. Je suis entouré de prairies vallonnées baignées dans la brume et sur lesquelles se reflète la lumière rose du soleil du matin.

La journée commence réellement lorsque j’arrive enfin sur la côte. Il est 7h quand j’entre dans St Nazaire mais je me heurte à un premier obstacle : l’accès à l’ancienne base sous-marine a été totalement bloqué, je ne pourrai donc pas y faire ma photo comme prévu. Le compteur affiche 440km lorsque je déambule au hasard dans le port de St Nazaire en cherchant un endroit pour arroser quelques mauvaises herbes. Je tombe alors sur le spot parfait qui aurait pu résumer à lui seul toute cette aventure du Iron Butt.

Chaque pause de la journée sera chronométrée. Je n’ai pas le temps de profiter de quoi que ce soit mais c’est un choix inhérent (et assumé) au Iron Butt Saddlesore 1600k. J’ai constamment un œil sur la pendule et l’autre sur la jauge d’essence.

Je me laisse néanmoins le temps de me faire surprendre par la beauté des marais salants de Guérande, que je découvre pour la première fois au petit matin. Le soleil rose et orange se reflète dans les salines. La lumière et les couleurs sont douces. Je reste bouche-bée devant ce spectacle.

J’arpente doucement cette route minuscule qui serpente au milieu des eaux, au son de « Pride » de Syntax. Je n’ai parcouru que 28km depuis St Nazaire et je sais que m’arrêter à nouveau risque de me faire prendre un retard que je ne pourrai jamais rattraper. Tant pis.

Après un passage éclair dans la cité médiévale de Guérande, j’utilise mon V-Strom comme des bottes de Sept Lieux et en un pas de géant j’atterris sur la presqu’île de Quiberon. Au bout du bout le compteur affiche alors 595km. Grâce à mon incroyable don naturel pour le calcul mental, je réalise qu’il me reste seulement 1000km à faire. Pour célébrer ça à ma façon je prends à nouveau la pose car je ne résiste pas à l’envie de vous montrer mon plus beau profil. Pour sortir de la presqu’île ce sera « Looks That Kill » de Mötley Crüe.

Les kilomètres de bitume défilent à la vitesse de la lumière et je poursuis en direction de la pointe de Penmarc’h, après Quimper, qui marque déjà le 755e kilomètre de mon Iron Butt. La moitié du parcours se rapproche à grand pas mais je ne crie pas victoire pour autant. J’ai prévu plusieurs arrêts dans le Finistère et le temps sera mon pire ennemi aujourd’hui.

Avant mon départ j’ai dû répéter 200 fois que je ne partais pas en balade, mais le début d’après-midi prend des tournures de vrai voyage. Je me retrouve sur de toutes petites routes et les paysages changent brutalement. J’ai l’impression de retourner sur la côte ouest d’Ecosse lorsque je longe la baie de Douarnenez pour me rendre à la pointe de Dinan, après Crozon. La côte est ciselée, minérale et la vue spectaculaire. Il ne manque plus que la tourbe et un petit air de cornemuse mais avec les couleurs on s’y croirait déjà. C’est plus fort que moi, la nostalgie m’envahit et je regrette un peu de ne pas avoir pris mon kilt.

Face à cette immensité je me sens véritablement minuscule. Les lecteurs attentifs de ce blog se souviendront que c’est seulement lorsque je réussis à éprouver ce sentiment que je considère un voyage comme réussi. Je pourrais rester des heures des heures à admirer cette vue mais j’entends la voix du lapin blanc qui me répète inlassablement « tu es en retard, toujours en retard ». Je quitte les falaises avec « The Ocean » de Led Zeppelin dans les oreilles.

Dernier crochet dans le Finistère : la pointe de St Mathieu. On m’avait dit qu’en Bretagne il ne pleuvait que sur les cons, imaginez alors ma surprise d’avoir été épargné jusqu’à présent ! J’accueille donc la bruine avec soulagement, comme une vieille amie. « Rainy Day, Dream Away » de Jimmy Hendrix me semble particulièrement adaptée.

Je suis à deux doigts de franchir la barre des 1000km. Je m’autorise donc une petite pose de connard pour fêter ça, en hommage à mon motard bionique d’amour.

Je n’irai pas plus loin. J’ai atteint le point le plus éloigné de ce Iron Butt Saddlesore 1600K et j’entame désormais la route du retour. C’est avec un pincement au cœur que je quitte le Finistère. Je te promets de revenir, ce n’est pas un adieu.

Malgré tout je m’autorise un dernier détour en Bretonnie et je pars à l’assaut du Cap Fréhel. Si la pointe du Finistère ressemble aux plus belles plages d’Ecosse, le Cap Fréhel ressemble définitivement aux côtes les plus sauvages de Grande-Bretagne. Je suis tellement estomaqué par ce paysage que j’en oublie de noter mon kilométrage, je laisse ma playlist vivre sa vie en mode aléatoire et je me laisse avaler tout entier par le Cap Fréhel. Mon cerveau déconnecte complètement. Je me sens totalement submergé.

Les émotions et la fatigue commencent à me jouer des tours. Je crois qu’on peut dire que le plus dur dans le Iron Butt commence à partir du kilomètre 1100. C’est le cas pour moi en tout cas.

C’est à partir de ce moment-là que j’entre dans le dur. Je sens ma motivation couler à pic et le moral sombrer loin loin loin dans mes chaussettes. Mais l’univers a plus d’un tour dans son sac et c’est pile à ce moment-là que je reçois quelques messages qui vont me rebooster jusqu’à la fin. Quelques mots gentils, un soutien et une présence dont je manquais cruellement à ce stade de ma journée, après 12 heures seul enfermé dans mon casque. Cette bouffée d’air frais va m’accompagner et ne plus me quitter jusqu’à la fin de la journée comme une présence chaleureuse et invisible, et visser définitivement le sourire sur mon visage.

« Wish you were here » de Pink Floyd est un choix évident et particulièrement adapté à ce moment-là. Je chante (faux, évidemment) comme un idiot sur la route. Je me sens libre.

Et arrive enfin le moment que j’attendais le plus.

Le Mont Saint Michel. Kilomètre 1249. Vous savez que je fuis les lieux trop touristiques donc j’ai dû trouver un moyen de faire une belle pose de connard tout en respectant mes habitudes. Après 16h de moto et plus de 1200 bornes je décide donc d’aller me taper 1km de chemin de terre et d’herbe haute pour trouver le spot parfait, le plus près possible du Mont Saint Michel.

Mais trouver ce spot aura été un long parcours semé d’embûches, ne croyez pas que je l’ai trouvé du premier coup ! Avant de trouver le spot parfait, je commence d’abord par m’engager sur un chemin qui s’avérera finalement être fermé 500m plus loin. Cette barrière aurait pu signer mon arrêt de mort car je viens de passer à côté d’une ferme et la sentinelle ne semble pas contente du tout de me voir passer là. Je suis pourchassé par un berger allemand de la taille d’un loup des Carpates avec des crocs capables de m’arracher la main en une bouchée !

Après avoir fait demi-tour en catastrophe devant la barrière je me retrouve donc face à face avec cette bête enragée qui fonce droit sur moi. Je prends la fuite à toute vitesse en pneus route dans un chemin glissant, encore un épisode grandiose qui aurait pu très vite se transformer en n’importe quoi… J’adore les animaux mais pas quand je dois leur servir de casse-croûte.

Malgré tout, je crois que cet épisode restera sans aucun doute le meilleur souvenir de mon Iron Butt ! En repartant je mets la reprise de « Kill The King » par Adrenaline Mob.

Dernière ligne droite jusqu’au dernier arrêt : le port de Honfleur. Je sais, je sais, je sais. Je ne peux pas décemment faire une tirade sur le fait que j’évite habituellement les lieux touristiques comme le Mont Saint Michel et filer ensuite à Honfleur. Ce petit village est complètement submergé de touristes mais je ne sais pas, il s’y dégage quelque chose que j’ai toujours adoré et je ne voyais pas de meilleur endroit que celui-ci pour mon dernier arrêt avant la fin. Mais j’étais loin de me douter de ce qu’il allait se passer…

Je ne suis même pas garé depuis 30 secondes lorsque je vois débarquer à côté de moi une grande silhouette sur une moto qui m’est familière. Et pour cause, c’est Thierry, un des Arracheurs de Bitume venus affronter le froid avec moi en Auvergne au début du mois. Il a suivi mon tracker GPS (merci l’appli Liberty Rider) et a décidé de me rejoindre quand il a vu que j’arrivais à côté de chez lui !

C’est une excellente surprise qui me fait extrêmement plaisir… Merci infiniment Thierry, grâce à toi la fin de ce Iron Butt était absolument parfaite.

1449 km parcourus et il est 22h lorsque je quitte Honfleur. Je sais déjà que j’ai réussi mon Iron Butt Saddlesore 1600k et les 200 derniers kilomètres ne seront qu’une formalité. La fatigue s’installe mais je finis au mental.

Il est un peu plus de minuit lorsque je me gare enfin au pied de la Tour Eiffel. J’ai donc parcouru au total 1643km en moins de 24h. Iron Butt Saddlesore 1600k réussi ! C’était un défi totalement incroyable à vivre et pourtant en descendant de la moto je suis envahi par le silence et le vide. C’est fini, tout simplement. Il avait raison je crois le Capitaine Haddock : « Tout compte fait, nous sommes guère beaucoup plus avancés… »

Cet article est déjà très long et je vous ferai un debriefing complet dans un prochain article.

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12 commentaires sur “ Je l’ai fait – Iron Butt Saddlesore 1600K ”

  1. Super 🙂

    Il t’a fallu une préparation particulière pour ce trip ?

    Ça fait plaisir une petite photo du port de Honfleur, j’ai bossé là-bas il y a quelques années !

    1. Je raconterai toute la préparation dans un prochain article d’ici quelques jours ! Je trouvais que cet article était très trop long pour en plus rajouter ça…

  2. Ça fait envie ! Bravo pour la performance, le plus dur doit être de rester lucide jusqu’à la fin pour ne pas s’en coller une.

    1. Je savais que ça te plairait !
      Sur la fin je pense vraiment que c’est l’expérience de la conduite qui fait la différence. A chaque instant je considérais que je pouvais m’arrêter si je ne me sentais pas à l’aise ni en confiance. Quand tu te connais assez bien tu peux avoir confiance en toi pour continuer ou t’arrêter sans prendre de risques démesuré

  3. Bonjour,
    Bravo mais pourquoi 1600 km ?
    et pas 1500 ou 1664 ou 1852 (mille nautic miles) ou 1609 (1000 miglia) ?

    Ça sera peut-être expliqué dans la préparation.

    Benoît

    1. 1604km car ça vient d’une asso américaine dont le but est de « certifier » ce genre de rides. Ils sont donc des USA et comptent en miles. Le Iron butt le plus « facile » est le « saddlesore 1000 » : 1000 miles en 24h, soit 1604km.

      Voir https://www.ironbutt.org/rides/

  4. Toi je t’aime, comme toi y a deux choses que j’aime plus que tout la zik et la moto je me suis lue l’article avec riders on the storm …un kiff !!!! Bon même si après un motley crue j’aurais voulu un petit ac/dc, motorhead ou iron maiden :), ça reste une sacré aventure, pas la peine de partir de l’autre côte du globe y a deja tellement de chose a voir chez nous.

    Stay Rock n roll \m/

    1. AC/DC, Motorhead et Iron Maiden étaient bien évidemment avec moi ce jour là ! Mais si je commence à lister tout ce que j’ai écouté en 21h de moto on n’a pas fini !
      En vrac, j’aime aussi rouler avec du Black Stone Cherry, Band of Skulls, Black Label Society, Judas Priest, Twisted Sisters, Steel Panther (beaucoup beaucoup)… Je pourrais continuer longtemps encore

  5. salut super article et super défi aussi, je souhaite savoir si tu la fait officialiser par l’association Américaine ?
    que j’hésite le tenter mais dans ce cas la je voudrait l’officialiser mais sur leur site je ne voie pas marquer la France :'(

    1. Non je ne l’ai pas fait officialiser parce que je n’ai pas pris le temps de le faire. Mais il faut que je me penche dessus.

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