Le Col de la Bonette au petit matin

L’énorme qualité du Alpes Aventure Motofestival, en dehors de l’idée géniale de rassembler les motards passionnés de voyage, c’est son emplacement. Barcelonnette est installée au pied du plus haut tapis d’asphalte d’Europe. La route du Col de la Bonette culmine à 2802 m, rien que ça. Alors impossible de ne pas y passer… Mais vu que je n’aime pas faire les choses comme tout le monde, je décide de partir en pleine nuit pour pouvoir admirer le lever de soleil tout en haut.

Pour cette idée géniale il faut remercier le câblage bordélique de mes neurones et quelques verres de courage liquide. L’idée est sortie de nulle part mais je la trouve géniale. A la fin des délibérations du jury du festival du film de voyage (dont je vous parlerai très bientôt) je dégaine mon téléphone pour regarder la météo pour le lendemain matin. Lever de soleil prévu à 7h05, quelques nuages et -2° en haut de la Bonette. Par-fait !

Je me couche un peu tard, après deux ou trois verres de trop mais surexcité par cette petite aventure qui m’attend. Lorsque le réveil sonne à 5h30, la fatigue et les brûlures d’estomac font naître quelques doutes et de petites pointes de regret. Je me regarde dans le miroir (enfin j’essaye) de la salle de bain. J’ai les yeux encore à moitié collés à cause de cette une nuit trop courte, et le « moi » de ce matin déteste le « moi » pompette d’hier. Avec la vivacité d’une limace sous xanax, j’enfile mes fringues et je pars chercher la moto.

Le v-twin du tracteur démarre au quart de tour malgré l’humidité et le froid. Seul hic : un petit voyant clignote sur le tableau de bord pour me faire comprendre que je suis sur la réserve. Parce qu’en plus d’avoir des idées à la con j’ai aussi tendance à être boulet. En arrivant à Barcelonnette hier je n’ai pas daigné refaire le plein, et je prends rapidement conscience que ce qui est une évidence à Paris ne l’est pas toujours au milieu des montagnes.

Je dois donc partir en quête d’une station service 24h/24, sinon cette petite escapade nocturne risque de tourner court. Plein d’espoir, je me dirige vers le Total au centre de Barcelonnette… « Automate en panne, allez payer en caisse ». Sauf que la caissière, elle, doit être encore bien au chaud au fond son lit à cette heure-là ! Finalement je trouve de l’essence à la pompe automatique du supermarché à la sortie de Barcelonnette et me voilà enfin parti.

Je dépasse Jausiers et j’attaque la Route de la Bonette dans le noir le plus complet. Ça faisait longtemps que je n’avais pas roulé de nuit. Ce n’est pas quelque chose que j’évite mais lorsque je pars en voyage j’ai pris l’habitude de me caler sur le rythme du soleil. J’ai découvert que je me repose mieux ainsi et puis c’est nettement plus pratique pour monter la tente !

Bien que le soleil soit caché de l’autre côté de la montagne, les premiers rayons percent rapidement le ciel. J’arrive juste à temps pour surprendre un renard puis un bouquetin, et je réveille quelques oiseaux encore endormis dans les rares touffes d’herbe plantées au bord de la route.

Et je grimpe. Le paysage minéral et gigantesque se dévoile à moi progressivement et je dois m’arrêter pour être sûr de bien graver tout ça dans ma mémoire (et sur la carte SD de mon appareil photo). Les premiers kilomètres sont plutôt gentillets. La route serpente mais l’ascension est plutôt soft, même si je n’aimerais pas me la taper en vélo non plus. Et puis une première « marche » m’attend à la sortie d’une épingle. Puis une autre, et encore une. En quelques virages seulement je viens de grimper de plusieurs centaines de mètres. La température chute brutalement mais le spectacle en vaut la chandelle.

Au loin je la vois enfin. La Cime du col de la Bonette, la fameuse route la plus haute d’Europe. Ce matin elle n’est rien que pour moi. Je profite du dernier kilomètre comme si après ça je n’allais plus jamais rouler de ma vie. J’immortalise le même paysage sous 20 angles différents parce que, tu comprends, 20 mètres plus loin je trouve que l’angle de vue est vraiment plus intéressant. Et c’est comme ça jusqu’au bout.

Je sais que le fameux rocher de la Bonette que j’ai vu sur tant de photos m’attend derrière ce dernier virage, tout en haut. Je commence à réfléchir aux 50 façons différentes de prendre LA photo qui tue au sommet, avec le soleil levant fendant les nuages. Ce sera forcément la plus belle photo de ma vie. Je sautille d’impatience sur ma selle.

Et là… qu’est-ce que je vois devant ce foutu rocher ? Une grosse BMW 1200 GS Adventure garée bien proprement. Je ne suis donc pas le premier… Sauf que je ne vois pas son propriétaire. Il n’y a pas 50 endroits où se cacher alors je regarde autour du rocher, je regarde même dans le ravin au cas où. Personne. Mais je n’avais pas fait gaffe au petit sentier qui grimpe jusqu’à la table d’observation un peu plus haut et (heureusement) je vois un motard en descendre.

Totalement dégoûté mais pas mauvais joueur, je blague avec lui sur le fait que je pensais que je serais le premier et on échange quelques mots. Il m’explique qu’il campait au pied de la Bonette et qu’il a été réveillé par la remontée d’humidité à 5h du matin, alors il a plié bagage et mis son insomnie à profit pour faire une belle photo. En gros on a eu la même idée quoi. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que si je n’avais tourné autant dans Barcelonnette pour trouver de l’essence j’aurais peut-être pu arriver en haut le premier.

J’immortalise le lever de soleil mais j’ai quand même un petit arrière-goût amer dans la bouche (à moins que ce soit un relan de la veille) et je mets les voiles. Sauf que je ne fais pas demi-tour, je décide d’aller voir à quoi ressemble la vallée de la Tinée. Je ne fais pas attention à l’heure jusqu’à ce que j’arrive à Saint-Sauveur-sur-Tinée, et uniquement parce que mon estomac commence à s’auto-digérer. Je fais une pause chocolatine (j’insiste) et je regarde la carte.

Ce serait trop bête de faire demi-tour ici alors que je peux faire une boucle jusqu’à Barcelonnette en rattrapant Guillaumes. L’avantage de partir seul c’est que j’arrive souvent à être d’accord avec moi-même, si bien qu’il ne me faut que quelques secondes pour improviser un plan pour la suite de la balade. Je ne réfléchis même pas à l’option du demi-tour sauf pour l’exclure.

La route D30 jusqu’à Guillaumes est magnifique, surtout sa portion à flan d’une petite montagne ocre, et la vue à la sortie de Valberg est tout simplement vertigineuse. Seuls les sommets lointains apparaissent au loin au milieu des nuages, qui dissimulent totalement le pied de la montagne. Ils ont l’air d’être posés au milieu du ciel, comme ça. Ce paysage hallucinant joue un tour à mon cerveau et je ne parviens plus à distinguer clairement l’espace. J’ai une sensation de vertige immense, comme si le monde se repliait sur lui-même (comme dans le film Inception), les sommets de ces montagnes on l’air d’être à portée de main. C’est assez troublant. Je n’arrive évidemment pas à retranscrire cette impression en photo, vu mes talents de photographe proches du néant absolu.

En traversant Guillaumes je repense évidemment à l’orage dantesque qui s’est abattu sur Anaïs, Lucas et moi l’année dernière. Je regarde avec nostalgie le porche sous lequel nous nous étions abrités pour nous faufiler péniblement dans nos combis de pluie, avant de redescendre les Gorges de Daluis alors que le ciel nous tombait sur la tête.

J’arrive à une bifurcation qui me permet de choisir entre le col de la Cayolle et le col d’Allos. Je me souviens d’avoir été dans la même situation l’année dernière et d’avoir choisi la Cayolle en me disant que je finirais bien par revenir pour faire le col d’Allos. Alors je bifurque de l’autre côté cette fois, comme promis.

On m’a toujours dit que le Col d’Allos est moins joli que la Cayolle, mais je n’aime pas trop laisser les autres décider pour moi donc je me prépare à avoir le fin mot de l’histoire. Et il faut bien s’y résoudre, le col de la Cayolle est effectivement beaucoup plus beau qu’Allos. Mais opter pour ce second itinéraire a un avantage énorme : il permet de découvrir le Col des Champs ! Il est peut-être célèbre, ou pas, je n’en sais rien. En tout cas je n’en avais jamais entendu parler et l’effet de surprise aggrave la fracture de ma rétine. C’est simple, je crois qu’en prenant cette route on a droit à tout : de la forêt, de la prairie, des grandes étendues minérales (des champs de cailloux et d’herbe brûlée en fait, mais dit comme ça ça donne moins envie). Je finis même par croiser quelques vaches qui vagabondent sur la route, et par traverser un troupeau de mouton conduit par deux jeunes bergères. Le cantonnier a même rendu l’exercice ludique en laissant des tas de graviers en sortie de virage pour tester l’instinct de survie des motards. Je vous le dis, le Col des Champs recèle à peu près tous les scénarios différents que l’on peut rencontrer dans le coin !

Je finis par regagner Barcelonnette et le Alpes Aventure Motofestival. Il est plus de 11h et ma petite escapade matinale au Col de la Bonette se sera donc transformée en balade de 4 heures. Même si ça partait d’une idée un peu débile prise après un ou deux verres de trop, finalement le « moi » d’aujourd’hui est vraiment fier du « moi » d’hier bien que j’aurais vraiment apprécié qu’il se couche un peu plus tôt…

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4 commentaires sur “Le Col de la Bonette au petit matin

  1. Superbe balade matinale.
    A la prochaine occasion où tu es dans le coin, n’oublie pas le col de la Lombarde en passant par Isola 2000.
    Moins haut que la Bonette mais moins autoroute aussi. En plus petit passage en Italie et retour par le col de Larche

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